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23 avril 2014 3 23 /04 /avril /2014 20:36

Extrait article paru dans « Le Monde » :

Nucléaire : voyage au pays des forçats de l'atome

LE MONDE | 09.04.2014 à 10h18 • Mis à jour le 10.04.2014 à 16h08 |Rémi Barroux

 

Gérard Teyssier connaît les sales boulots du nucléaire. Quinquagénaire robuste, adepte de la course de fond, cet employé de la sous-traitance a notamment décontaminé les sols « avec unemachinemonobrosse, mais souvent à la main, à quatre pattes, vêtu d'unecagoule, d'unecombinaison en papier et d'unepaire de gants en vinyle ».

Employé par la société Essor à la centrale de Cruas (Ardèche), Gérard est l'une des quelque 22 000 « petites mains » de l'atome, un nombre quasi équivalent à celui des agents EDF affectés au nucléaire. Sans ces « prestataires de service » ou « sous-traitants », qu'EDF appelle des « collaborateurs », voire des « partenaires » – ce qui fait sourire les intéressés –, les dix-neuf centrales françaises ne fonctionneraient pas. Sans eux, impossible aussi d'envisager la révision complète du parc nucléaire dans le cadre du projet Grand Carénage, avec les modifications demandées par l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) après la catastrophe de Fukushima. Ce programme pharaonique, évalué à 50 milliards d'euros d'ici à 2025, représentera une augmentation de l'activité de 70 %.

 « Les grands travaux visant à prolonger la vie du parc nucléaire vont accroître la pression, dit Michel Lallier, représentant de la CGT au Haut Comité pour la transparence et l'information sur la sécurité nucléaire. Tout comme les contraintes de temps, parce qu'il n'est pas possible d'arrêter une centrale trop longtemps. Orles prestataires n'ont pas assez de monde pour répondre aux attentes d'EDF. Ce qui obligera à embaucher, abaissera le niveau de compétences et augmentera le risque d'accident. »

La direction d'EDF, elle, est confiante. « Je ne doute pas que l'on trouve les bonnes personnes pour ces grands chantiers, estime Dominique Minière, directeur délégué production ingénierie à EDF. Nous sommes en phase de renouvellement des compétences, dans la maintenance notamment. Quant à annoncer zéro accident demain, c'est impossible, mais nous devrions pouvoir progresser. » Les entreprises sous-traitantes du nucléaire, qu'elles soient de taille moyenne ou très importantes, comme Areva, Alstom, GDF Suez, Endel et Essor, vont elles aussi devoir faire un appel renouvelé à l'intérim. « Cette division du travail reste une contradiction insoluble pour EDF, qui est obligé de faire appel à des prestataires et d'exposer des gens », juge Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

Rarement hostiles au nucléaire, et pour cause, ces salariés témoignent tous des dangers encourus. « J'ai commencé en 1995 comme “agent de servitude” – c'était l'expression –, on faisait toutes les tâches difficiles, raconte Gérard Teyssier. J'ai sorti mon premier générateur de vapeur en 2000 à la centrale du Tricastin . Puis je suis devenu pontier et je me suis éloigné de la dose. »

La dose : c'est l'outil de mesure des sous-traitants du nucléaire, leur étalon à eux. Le dosimètre, qu'ils portent sur eux pendant les interventions, enregistre le niveau d'exposition aux radiations. Dans le séjour de sa maison, au Teil (Ardèche), sur les rives du Rhône, Gérard raconte comment il a plongé dans l'atome. Parce que ses copains qui travaillaient à la centrale avaient « les mains propres » et semblaient, à l'apéro en fin de journée, moins fatigués que lui, qui fabriquait des dalles de béton. Parce que son entreprise a fermé, qu'il attendait un enfant, qu'EDF embauchait et que, disaient à l'époque les recruteurs, « travailler dans le nucléaire, c'est pas plus dangereux que de regarder la télévision ».

 « ENTRE NOUS, ON S'APPELAIT LES SAUCISSES À GRILLER »

Les sous-traitants effectuent les trois quarts des opérations de maintenance. A eux l'exposition la plus importante aux risques d'irradiation, les accidents du travail parfois dissimulés, la pression pour réduire la durée des chantiers, les déplacements de plusieurs milliers de kilomètres par an pour ceux qu'on appelle les « nomades », mais aussi la différence de statut avec les agents EDF, vécue souvent comme discriminatoire, « alors qu'on prend la dose à leur place », disent les plus chagrins.

Plus vulnérables, plus exposés et moins protégés. Les statistiques d'EDF le montrent : le taux de fréquence (le rapport entre le nombre d'accidents et le nombre d'heures travaillées) était de 4,2 en 2012 pour les prestataires, et de 2,7 pour les agents de l'entreprise publique. En baisse chez EDF entre 2011 et 2012, ce taux a augmenté pour les sous-traitants.

De fait, le fossé est grand entre ceux qui assurent les « servitudes nucléaires », rebaptisées « logistique » par EDF, ceux qui sont chargés de l'entretien, du tri des déchets ou de la décontamination des piscines, entre ceux qui posent les tabliers de plomb pour permettre à d'autres d'intervenir en étant mieux protégés, et les travaux plus qualifiés. Cette division se traduit par des tensions sur le terrain. « Il n'y a pas de raison que l'on fasse 80 % de l'activité, que l'on prenne 80 % de la dose et qu'on n'ait pas les mêmes avantages que ceux d'EDF », proteste Charles Rumaux, 50 ans, lui aussi chez Essor.

Aux vexations des inégalités de statut, comme ces restaurants d'entreprise ou ces parkings interdits aux sous-traitants, s'ajoute l'incompréhension de voir de jeunes agents EDF venir contrôler un travail qu'ils ne connaissent pas. « Il y a beaucoup de jalousie, de frustration par rapport à nous, reconnaît Elisabeth Pozzi, d'EDF, responsable SUD-Energie à la centrale de Dampierre-en-Burly (Loiret). J'ai même vu des graffitis “EDF enculés” dans les vestiaires. »

Après avoir été l'une des premières femmes en France à grimper aux poteaux électriques pour l'entreprise publique, Elisabeth Pozzi, 46 ans, est entrée dans les générateurs de vapeur pour poser les « bouchons » – qui obturent les tuyaux reliant le générateur au réacteur. « Jumper », c'est le poste le plus exposé. L'opération ne doit pas durer plus de deux minutes, tant l'irradiation est forte. « En trente secondes, tu prends entre 100 et 200 millirems . On s'entraînait beaucoup pour ne pas perdre de temps et on découpait l'action pour répartir la dose entre nous, raconte-t-elle. En deux ans, j'avais pris 250 millisieverts. Entre nous, on s'appelait les saucisses à griller. »

Quand elle a annoncé qu'elle voulait un enfant, le médecin du travail l'a mise au vert d'autorité. « On a un bon suivi médical, mais ce n'est pas le cas des sous-traitants, insiste Elisabeth Pozzi, qui a maintenant deux grandes filles. Si on est au maximum de la dose, on va travailler hors zone, dans un atelier, et on garde notre salaire. Les prestataires, s'ils sont au taquet, ils rentrent chez eux et beaucoup n'ont alors plus rien. » Ce qui peut les inciter à tricher…

Faut-il alors aller jusqu'à titrer, comme le numéro de décembre 2013 du mensuelTerra eco, « Les sous-traitants de l'atome se cachent pour mourir » ? José Andrade, responsable syndical dans l'entreprise sous-traitante SPIE-DEN et membre de la direction de la Fédération nationale des mines et de l'énergie (FNME) de la CGT, ne le pense pas. « Il faut plutôt dire “Ces sous-traitants qu'EDF cache pour ne pas savoir s'ils meurent”. Ce sont eux qui sautent dans la marmite et qui se retrouvent contaminés. EDF a externalisé le risque sanitaire etsocial. »

Résultat : atteints de cancers, certains meurent sans que la responsabilité de l'entreprise puisse être établie. « Si, dans quinze ans, on me dit que je suis atteint d'un cancer, contre quelle entreprise vais-je me retourner ? Qui sera responsable? », s'émeut Eric Barbier, qui travaille pour Essor à la centrale de Cruas. Depuis vingt-sept ans dans le nucléaire, il a changé plusieurs fois d'entreprise.

BATAILLES JUDICIAIRES LONGUES ET ÉPROUVANTES

Responsable de l'association Santé sous-traitance nucléaire-chimie, à Fécamp (Seine-Maritime), Philippe Billard, 48 ans, travaille dans le nucléaire depuis près de trente ans, surtout dans les centrales normandes de Paluel et Penly. Durant sa longue carrière, il a été jumper, décontamineur, mécanicien de maintenance. Lui aussi a été employé par plusieurs sociétés, au gré des pertes de marché, des fusions et des acquisitions. « A chaque fois, je perdais mon ancienneté, mes avantages, tout repartait de zéro », dit-il. Tout sauf sa santé et le risque qui augmentait. « On côtoie la mort pendant des années mais, lorsque la maladie arrive, qu'une personne est contaminée, son dossier a été perdu, son histoire professionnelle est difficile à reconstituer et il devient impossible d'établir une responsabilité dans son exposition aux rayonnements du nucléaire. » Parfois, même, l'entreprise affirme que c'est le salarié qui est en tort, ajoute Philippe Billard.

S'ensuivent des batailles judiciaires longues et éprouvantes. Rares, aussi, parce qu'elles exigent des moyens importants face à ceux de l'entreprise. Chaque année, de seize à vingt cas de maladies professionnelles liées à l'exposition aux radiations sont reconnus – des chiffres stables depuis une dizaine d'années, mais qui pourraient augmenter avec l'avancée en âge des salariés. Eugénie Verronneau a perdu son mari le 10 septembre 2012. Après une trentaine d'années dans le nucléaire, Christian, 57 ans, mécanicien pour l'entreprise Endel (groupe GDF Suez) à la centrale de Nogent-sur-Seine (Aube), a succombé à un cancer du poumon dû aux expositions à des rayonnements ionisants. Si sa maladie a été reconnue d'origine professionnelle, Christian n'a pas eu le temps de faire condamner son employeur pour « faute inexcusable ». Il est mort avant.

« Il adorait son travail et, quand il a appris qu'il avait le cancer, il espérait encore retourner en centrale, dit Mme Verronneau. Il s'est toujours battu. A la fin, il a mis toute son énergie à faire en sorte que son entreprise lui verse les indemnités auxquelles il avait droit. » Eugénie Verronneau poursuit la bataille et ne comprend toujours pas pourquoi EDF, principal responsable selon elle, est absent. « Pas même une gerbe le jour de l'enterrement ! »

Chaque chantier semble être l'occasion de petites tricheries, de dissimulations d'accidents par les entreprises sous-traitantes. On demande par exemple au salarié blessé de sortir de la zone pour aller consulter un médecin de ville, afin que l'accident du travail ne soit pas comptabilisé. « La pression est très forte, raconte Vincent, 31 ans (il a souhaité conserver l'anonymat), qui travaille sur les tuyauteries et les changements de pompe chez GADS, à la centrale de Dampierre. Si tu refuses de faire ce que dit ton chef, si tu ne veux pas faire deweek-end, par exemple, on t'envoie faire le tour de France. Mon chef m'a dit : “Tu peux changer les pneus de ta voiture.” Cela signifiait qu'il allait m'envoyer sur des chantiers lointains. »

Eric (encore en activité, son identité a été changée) est depuis 1996 dans le nucléaire et depuis 2004 à plein temps pour la centrale de Belleville-sur-Loire (Cher), après avoir été intérimaire. Il est technicien de radioprotection pour l'entreprise Kaefer Wanner, spécialisée dans l'échafaudage et la décontamination. Il gère les vestiaires en zone contrôlée. « Il y a des prises de risque liées à la méconnaissance du matériel, notamment de radioprotection. L'incendie est aussi un risque majeur, dit-il. Avec la pression, de nombreuses activités se font en parallèle et le contrôle devient impossible. Quand je reprends un collègue mal équipé, il m'envoie bien souvent sur les roses. Beaucoup estiment qu'il y a trop de tracasseries, trop de temps perdu. »................

http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2014/04/09/nucleaire-voyage-au-pays-de-la-dose_4398075_3208.html

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